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Alimentation

Les Ekovores : une communauté de mangeurs locaux imaginée par des designers

02/02/2012 | Stéphanie Lechêne
Ils dessinent des aspirateurs ou des fers à repasser pour le groupe SEB, un gagne-pain qui leur sert à financer leur laboratoire de recherche autour de l'écologie. Les Ekovores, une communauté où l'on pense global : de la production à la consommation et par le traitement des déchets. Un projet que les designers de l'agence Faltazi peaufinent en attendant les premiers prototypes d'ici 18 mois.  

Laurent Lebot et Victor Massip ont fait leurs études à Paris et sont arrivés à Nantes en 1998. Habitués à collaborer pendant leurs études à l'ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle), ils créent à Nantes l'agence Faltazi en 2000. Spécialisés dans le design industriel, leur activité est découpée en deux pôles:
- le design opérationnel sur des petits appareils électroménagers (aspirateur, fer à repasser,etc.). Depuis 10 ans ils travaillent pour les marques SEB, Schneider Electric, ou Bébé Confort.
- le design prospectif sur des sujets qui leur tiennent à coeur : le développement durable, l'agriculture, etc. "On développe des projets - citoyens - à destination des politiques et du public pour amorcer une dynamique vertueuse".

Les industriels ont une démarche environnementale, certes, mais à minima. Rares sont les expériences d'éco-conception car elles vont souvent à contre-courant de la logique commerciale traditionnelle. Cette logique établit que plus un produit est haut de gamme plus il est artificiellement sophistiqué.
Partant de recherches sur les déchets et leurs usages, sont nés les projets Ekokook (cuisine écologique) puis les Ekovores, une communauté de mangeurs qui développent une économie locale pour s'approvisionner.

"Nous sommes dans une démarche systémique : avant d'aller dans la solution, on envisage la problématique globale". Plus que l'aspect esthétique d'un produit ou d'un concept les designers s'attèlent également à avoir une démarche environnementale. Difficile de faire passer le message aux industriels qui pensent plus à faire de l'aspirateur un beau produit brillant et joli qu'un exemple en matière d'impact sur l'environnement de sa fabrication à son retraitement.

En France, nous avons une très forte culture de l'art décoratif. Notre patrimoine est basé sur l'esthétisme, sur l'ornementation; on fait de belles choses contrairement aux anglo-saxons plus centrés sur l'usage. "On peut raisonner des usages différemment à partir du moment où on met la technique à notre service."

Pour les Ekovores, nous ne connaissions rien à l'agriculture mais nous l'avons envisagée comme un système. Nous avons visité des exploitations : de la ferme intensive au petit agriculteur bio. Nous avons lu beaucoup de livres sur le sujet, vu des films notamment Le Temps des grâces de Dominique Marchais et rencontré des spécialistes.
Nous nous sommes concentrés autour des circuits courts de consommation car la production locale peut être une solution efficace pour rémunérer correctement les agriculteurs sans intermédiaires, pousser aux bonnes pratiques agricoles, réduire les consommations de carburant, et conserver un tissus de producteurs aux abords des métropoles.

"Ce qui nous a marqué de toute cette phase d'analyse, c'est que la révolution viendra des mangeurs !"

Le projet Ekokook
Dans le cadre de sa mission de promotion et de valorisation de la création française, VIA (Valorisation et innovation de l'ameublement) attribue chaque année une ou plusieurs «Cartes Blanches» à des designers. Faltazi propose l'Ekokook, une cuisine où l'on peut produire, stocker et traiter ses déchets.

Dans l'Ekokook vous trouvez un lombricomposteur avec tiroir à compost, un système de filtrage de l'eau et de recyclage, de poubelles pour chaque type de déchets, un germoir, des plateaux à condiments, des espaces de stockage pour les aliments en vrac…
Le point fort : la gestion des déchets surtout quand on sait que 30% de notre poubelle portait être valorisée en compost.

Mais ce compost, comment le valoriser ? Et c'est là que les Ekovores interviennent.
Si on pouvait récupérer dans les zones urbaines le compost et le valoriser dans les exploitations agricoles en périphérie, on favoriserait une économie de proximité. Pour cela, il faut structurer les quartiers et c'est là que le design intervient.
Découvrez l'animation sur les Ekovores qui explique bien la démarche :


Penser global ! Pas seulement installer des toilettes sèches mais imaginer tout un système pour retraiter ces déchets et les utiliser pour produire une terre riche indispensable aux cultures que vont manger les habitants du quartier, etc.

"En fait, intégrer de l'écologie dans la ville, c'est assez marrant !". On peut penser au premier abord que leurs idées sont un peu dingues mais elles sont bien réfléchies et surtout durables. "Il faut arrêter de faire des choses qui sont fragiles et tombent en panne". Et il faut aussi que les infrastructures n'altèrent pas le confort des citoyens. Alors oui, on peut faire des toilettes sèches jolies, des poulaillers bien conçus, et des récupérateurs d'eau de pluie intégrés.

Avec les Ekovores, on créé aussi de l'emploi en faisant émerger des nouveaux métiers notamment des animateurs pour le compostage, le poulailler, etc.
L'idée c'est aussi de créer du lien social en faisant sortir les gens dans la rue, en les rendant acteurs de la vie de leur quartier.

"Nous faisons du design militant : on s'intéresse aux méthodes de la grande distribution, au système de collecte des déchets, aux problèmes d'assainissement de l'eau, aux filières agricoles."

Comment passer à l'action ?
Nous avons rencontré Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes et Président de Nantes Métropole il y a quelques mois. 4 prototypes ont été présentis pour mi-2013 : un poulailler urbain, des toilettes sèches publiques, des ruches et un composteur.
Les élus sont réceptifs à notre démarche qui vise à développer une logique d'économie locale à l'échelle du quartier.

"Nous n'hésitons pas à proposer au politique des idées décalées mais non moins, chargées de bon sens. Les Ekovores, c'est aussi un kit de survie à une éventuelle crise alimentaire. Il est essentiel de se relocaliser et d'être autonome sur l'alimentation, sujet important qui n'interdit pas l'humour !

A lire également la Conférence organisée par Nantes Métropole sur l'avenir de la production agricole à l'horizon 2030 à laquelle ont participé Laurent Lebot et Victor Massip.